La Machine du Simulacre
- Imène Berkane
- 8 déc. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 déc. 2025
Économie des images
Le monde contemporain ne repose plus sur la solidité du réel, mais sur la circulation infinie de ses images. Ce que nous prenons encore pour un lien entre l’apparence et la vérité n’est souvent qu’un reste de nos anciennes croyances. L’essentiel, désormais, se joue dans ce qui circule et non dans ce qui apparaît.

On croit voir le monde dans ses représentations, mais ce n’est encore que la première lecture, celle où l’on se persuade de dévoiler alors qu’on ne fait que répéter la vision que le système avait préparée pour nous. L’image ne reflète rien. Elle impose une réalité d’emprunt suffisamment cohérente pour que nul n’aille chercher plus loin. Les marques ou les institutions se maintiennent non par la consistance de leurs actes mais par la persistance de leurs apparitions. Dans cette économie, la surface a définitivement pris la place de la profondeur.
La communication de nos jours ne fait qu’accentuer ce renversement. Elle ne cherche plus à interpréter le monde. Elle en organise la mise en scène, en choisissant ce qui doit apparaître et ce qui peut être effacé. C’est ici que le simulacre devient opératoire, non comme un concept abstrait, mais comme la logique même du fonctionnement médiatique. Il ne s’agit plus de dire le vrai ou le faux, mais de produire une image suffisamment dense pour occuper tout le champ du regard.
Ainsi, ce que nous appelons communication n’est plus un échange de sens. C’est une gestion des apparences.
Le scandale comme instrument de visibilité
Dans ce régime où la surface domine, le scandale apparaît comme l’outil le plus efficace. Il n’est plus jugé en termes de bien ou de mal, car cette distinction a perdu sa profondeur. Le scandale n’a pas à être réel. Il suffit qu’il soit visible. Il suffit qu’il circule. L’indignation qu’il déclenche alimente un flux qui renforce l’autorité de l’image. Ainsi le scandale n’est plus un dysfonctionnement. Il devient la manière exacte dont une époque gouvernée par le simulacre se donne l’illusion d’un choc, alors même que rien ne se déplace en profondeur.
Dans cette dynamique, le scandale ne survient plus comme un événement. Il agit comme une réactivation interne du système, une secousse parfaitement intégrée qui ranime la surface au moment même où elle pourrait se fissurer. Plus l’image occupe tout l’espace, plus elle doit simuler l’existence d’un dessous, d’un fond, d’une vérité menacée. Le scandale accomplit ce travail. Il fabrique la fiction d’une faille pour préserver la continuité de la scène. Rien ne s’effondre. Tout se rejoue sur un mode plus vif.
L’incantation politique. Watergate
C’est dans ce cadre que Jean Baudrillard lit Watergate¹ comme une scène inaugurale. Il écrit que :
« Watergate n’est pas un scandale. C’est l’opération par laquelle on impose l’idée qu’il y en a un ».
Ce passage, d’une clarté redoutable, montre comment le scandale moderne fonctionne comme une incantation politique. Non un dévoilement, mais un rituel où l’on répète pour ressusciter artificiellement une morale déjà épuisée.
L’effet est identique à Disneyland. Le parc nous persuade qu’un imaginaire existe alors qu’il masque l’absence totale de réalité au-delà comme en deçà de son périmètre. Watergate accomplit la même opération. Le scandale prétend dévoiler une faute, mais dissimule surtout l’absence de différence entre les faits et leur dénonciation. Les méthodes des journalistes et celles des agents qu’ils accusent obéissent à la même logique de mise en scène.
La dénonciation, loin de renverser l’ordre, lui rend hommage. Elle réinjecte de la morale là où la morale n’avait plus de fonction. Elle restaure une loi qui n’existait déjà plus. Jadis, on dissimulait un scandale pour préserver l’ordre. Aujourd’hui, on dissimule que le scandale n’en est pas un pour justement préserver l’illusion selon laquelle un ordre moral subsiste encore.
Baudrillard montre que le scandale ne sert pas à dévoiler, mais à éviter d’affronter l’immoralité fondamentale du système en fabriquant un théâtre où la société peut continuer à croire à sa propre régulation. Nous retrouvons ce même mécanisme dans la communication contemporaine : une apparence de crise qui masque une parfaite continuité.
Benetton. Les sauvages posthumes

Les campagnes de Toscani pour Benetton appliquent cette logique avec une précision chirurgicale. Elles n’exposent aucune réalité sociale. Elles produisent des images conçues pour entraîner le scandale, non pour dire quelque chose du monde. Le prêtre embrassant la nonne en 1991, la photographie de David Kirby transformée en icône du SIDA en 1992, ou encore le nouveau-né ensanglanté présenté au public en 1991, semblent dénoncer une vérité urgente, mais ne dénoncent rien. Ces images ne portent aucune charge vive. Elles rejouent la transgression comme un signe parmi d’autres, destinées à nourrir le flux plus qu’à troubler le monde.
Bien sûr, ces sauvages posthumes² , déjà en retard sur la réalité qu’ils prétendent incarner, ne subsistent que comme restes. Ils ne choquent que parce qu’on leur accorde une charge qu’ils n’ont plus. Leur fonction est ailleurs. Alimenter une circulation. Ils simulent la critique pour produire de la visibilité. Chaque image n’est qu’un signe opératoire dans un espace où l’engagement n’a plus besoin d’être vrai pour être efficace.
Le scandale ne fait pas vaciller la marque. Il lui donne plutôt la densité symbolique que le marché exige. Il lui offre l’apparence d’un discours politique qui ne sert qu’à relancer sa présence.
Balenciaga. La pornographie du réel

La campagne Balenciaga de 2022 rejoue parfaitement cette scène. L’image n’est pas scandaleuse. C’est la prolifération de ses interprétations qui l’est. Chaque détail devient indice, chaque élément devient motif d’enquête. L’image disparaît derrière les discours qu’elle déclenche. Le scandale n’est, dès lors, plus dans l’action, mais dans l’excès de visibilité.
C’est la pornographie du réel. Non par obscénité sexuelle, mais par saturation du sens. Rien n’est caché, mais tout est surexposé. La circulation devient si dense qu’elle efface la distinction entre ce qui est montré et ce qui est imaginé. Le scandale ne conteste rien. Il amplifie la présence de la marque bien au-delà de ce qu’une campagne classique aurait pu produire.
Le dernier geste possible
Dès lors, la seule rupture concevable n’est plus dans l’excès, mais plutôt dans l’absence.
Ne rien dire. Ne rien montrer. Ne pas répondre.
Ce n’est pas la critique qui menace l’ordre des images, mais la disparition. Le retrait pur.
La surface comme destin
La rétrospection ne nous ramène pas au réel. Elle révèle l’étendue des surfaces que nous avons prises pour du réel. L’image remplace ce qu’elle était censée représenter. L’apparence remplace le sens. Le choc remplace la vérité. Et le scandale, loin d’être une fissure, devient un produit parfaitement adapté à l’économie du simulacre.
Peut-être ne reste-t-il qu’un seul geste véritable : refuser momentanément d’apparaître.
¹ Watergate est le scandale politique américain révélé en 1972, lorsqu’une opération d’espionnage menée contre le Parti démocrate fut reliée à l’administration du président Richard Nixon. La crise ne mena pas seulement à sa démission en 1974. Selon Baudrillard, elle “mit en scène” une transparence morale désormais inexistante, simulant un retour à la loi plutôt que de révéler une vérité profonde.
² « Sauvages posthumes » : référence au concept développé par Jean Baudrillard dans Simulacres et Simulation (1981), où il décrit les objets et figures muséifiés comme vidés de leur charge vitale originelle, devenus des simulacres figés d’une réalité désormais disparue.

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