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« Et si c’était vrai ? » ou comment internet a rendu la paranoïa productive

  • Bahia Lahlou
  • 16 mai
  • 9 min de lecture

12 septembre 2001.


Un écran d’ordinateur s’allume en banlieue américaine. Un autre dans un appartement parisien. Un autre à Pékin. Trois forums s’animent simultanément dans trois langues différentes, et tous posent la même question avant même que la fumée au-dessus de Manhattan n’ait eu le temps de se dissiper : que vient-il de se passer ?

 

Les théories du complot ont toujours évolué en marge de la vie publique. L’assassinat de John F. Kennedy. L’alunissage américain. La zone 51. La plupart des gens considèrent ces croyances comme absurdes, irrationnelles ou impossibles à prendre au sérieux. Pourtant, le complotisme perdure à mi-chemin entre ridicule et fascination. Car si la plupart d'entre nous, à la lecture d'une théorie absurde qui circule sur Internet, se contentent de penser « comment peut-on croire à ça ? », ces théories laissent malgré tout derrière elles un sentiment d’inconfort, une question : et si c'était vrai ?

 

En 2000, Internet était encore jeune, mais il n’était déjà plus modeste. Des centaines de millions de personnes effectuaient déjà des recherches, publiaient des contenus et communiquaient en ligne. Pendant des décennies, les journaux, les chaînes de télévision et les gouvernements avaient joué le rôle de gardiens incontestés de la réalité publique. Internet n’a pas mis fin à cette autorité du jour au lendemain, mais pour la première fois dans l’histoire moderne, des citoyens ordinaires pouvaient désormais la contester publiquement.


La fin des gardiens du temple

À la fin des années 90, la confiance envers les médias traditionnels avait déjà commencé à s'éroder.


La guerre froide s’était achevée sur l’aveu discret que, pendant des décennies, les gouvernements avaient orienté et manipulé l’information relatée dans les journaux. On avait présenté le bug de l'an 2000 comme l'effondrement de la civilisation ; finalement, rien. Les X-Files, diffusés de 1993 à 2002, avait installé l’idée que la dissimulation gouvernementale était la règle. Cinquante millions de téléspectateurs hebdomadaires s’y retrouvaient chaque semaine.

Mulder et Scully dans l'épisode "Bad Blood" (saison 5, 1998). L'affiche "I Want To Believe" accrochée au mur du bureau de Mulder depuis le pilote est devenue l'un des objets culturels les plus reconnaissables des années 1990. En dix ans d'antenne, X-Files a normalisé l'idée que le mensonge d'État était la règle, non l'exception.
Mulder et Scully dans l'épisode "Bad Blood" (saison 5, 1998). L'affiche "I Want To Believe" accrochée au mur du bureau de Mulder depuis le pilote est devenue l'un des objets culturels les plus reconnaissables des années 1990. En dix ans d'antenne, X-Files a normalisé l'idée que le mensonge d'État était la règle, non l'exception.

Le public qui arrivait sur Internet avait déjà été conditionné. Manuel Castells, écrivant au milieu des années 1990, avait anticipé ce que l’architecture numérique transformerait ce conditionnement. Dans un réseau horizontal, chaque nœud est relié à tous les autres sur un même pied d’égalité. L'architecture elle-même redistribue le pouvoir avant même que quiconque n'ait fait un choix politique conscient. Ce que Castells a probablement sous-estimé, c'est l'état d'esprit des personnes qui entraient dans cet espace architectural. Un public à qui l'on avait répété pendant dix ans, par le biais de la télévision, de la radio et de leurs propres gouvernements, que la version officielle méritait d'être accueillie avec scepticisme.


En 2001, cette redistribution était visible partout à la fois.

2channel, Japon, début des années 2000. Des milliers de fils ouverts, des millions de messages anonymes, aucun éditeur.
2channel, Japon, début des années 2000. Des milliers de fils ouverts, des millions de messages anonymes, aucun éditeur.

Au Japon, 2channel était devenu un des plus grands forums anonymes à l’échelle mondiale, et était déjà porteur d’une culture du complotisme indépendante. En Russie, le Runet développait des espaces d'information parallèles avec leurs propres logiques de désinformation. Le basculement que décrivait Castells était mondial, se déployant en différentes langues, sur différentes plateformes, mais selon la même logique de fond.



Les gardiens du temple avaient perdu la main. La vraie question devenait alors : qui décide désormais de ce qui est vrai ?


Tout le monde pouvait désormais publier

Publier une information exigeait autrefois une infrastructure complète. Une presse, une licence de diffusion, un éditeur. Mais avec l’arrivée d’Internet, cette barrière s’est effondrée, et les médias participatifs ont transformé leurs lecteurs en auteurs. Selon Henry Jenkins, lire et publier, autrefois séparés par une distance considérable, sont devenus presque le même geste.


La fiction populaire accompagnait tout cela, offrant à la culture complotiste une grammaire commune. Dès 2003, les images de la pilule rouge et de la pilule bleue de Matrix étaient devenues une référence récurrente courant sur les forums, en plusieurs langues, pour désigner l'expérience du réveil à une vérité cachée. La figure du complotiste, l'individu isolé qui voit à travers le système pendant que tout le monde dort, avait désormais un visage hollywoodien projeté dans les multiplexes du monde entier.

La scène de la pilule rouge dans Matrix (1999) est devenue, dès le début des années 2000, un raccourci visuel universel pour désigner l'éveil à une vérité cachée, est repris sur les forums complotistes du monde entier.
La scène de la pilule rouge dans Matrix (1999) est devenue, dès le début des années 2000, un raccourci visuel universel pour désigner l'éveil à une vérité cachée, est repris sur les forums complotistes du monde entier.

YouTube, lancé en 2005, a accéléré ce mouvement. Les complots textuels sont devenus visibles. Les complots visibles sont devenus partageables, donnant une nouvelle ampleur au phénomène.


Le complot existait avant le Wi-Fi

Si Internet n’a pas inventé les théories du complot, il a hérité d’une culture du complot déjà bien installée auprès de millions de personnes.


Michael Barkun, chercheur américain spécialisé en sciences sociales, appelle ce phénomène la « connaissance stigmatisée ». Dans son ouvrage A Culture of Conspiracy: Apocalyptic Visions in Contemporary America, il explique que les théories du complot sont « stigmatisées », car ce sont des croyances rejetées par les institutions dominantes et donc considérées par leurs adeptes comme des vérités que les institutions puissantes tentent de faire taire. Il constate également que l'exclusion, loin d'anéantir ces croyances, tend à les renforcer. Une théorie rejetée par l'autorité devient, aux yeux de ses adeptes, une théorie que l'autorité redoute. La persécution devient une preuve, et la marge devient le seul endroit où la vérité peut survivre.


Les Protocoles des Sages de Sion ont fonctionné ainsi dès 1903, circulant dans des dizaines de langues et résistant à chaque démenti précisément parce que chaque réfutation était lue comme une nouvelle preuve de l’ampleur du complot. Et en 2000, au moment où Internet comptait déjà 407 millions d’utilisateurs, ces croyances avaient déjà leurs publics, leurs textes, leurs réponses rodées à chaque objection officielle.


Elles avaient aussi un terrain d'entraînement. Chaque soir de semaine, à partir de la fin des années 1980, des millions d’individus se branchaient sur Coast to Coast AM, où Art Bell émettait depuis une caravane à Pahrump dans l’Etat du Nevada, aussi loin que possible, physiquement comme symboliquement, des médias institutionnels. La Zone 51, les traînées chimiques, les gouvernements de l'ombre, la vision à distance : Bell abordait tout cela avec le même sérieux tranquille, sur des lignes ouvertes aux auditeurs anonymes, sans jamais trancher, chaque nuit se terminait avec davantage de questions qu’elle n’en avait soulevé. La figure de la voix solitaire dans le désert, la question laissée en suspens, l’invitation implicite à creuser davantage : tout cela est devenu le modèle que la culture complotiste des débuts d’internet allait reprendre presque à l’identique.


En 1999, cette culture comptait déjà des millions d’adeptes. Elle attendait son infrastructure. Dès lors, en 2000, chaque membre de forum anonyme qui concluait ses messages par « faites vos propres recherches » prolongeait quelque chose que Bell avait déjà rendu familier.


Affaire à suivre, toujours à suivre

En ligne, la circulation des contenus l’emporte sur la résolution. C’est ce que Jodi Dean explique dans son ouvrage Aliens in America: Conspiracy Cultures from Outerspace to Cyberspace. En effet, dès leur création, les algorithmes numériques ont récompensé l'engagement, lequel naît des questions ouvertes, des zones d’ombres, et dans le sentiment persistant que le tableau complet reste hors de portée. Si une question reste ouverte, davantage de personnes vont essayer d’en trouver la réponse or, une fois la conclusion trouvée, la discussion cesse d’exister. La vérité fonctionne moins comme une destination que comme une raison de continuer à avancer.

Les théories du complot fonctionnent précisément ainsi. Il y a toujours une question de plus, une connexion supplémentaire à établir. Chaque tentative de réponse ouvre un nouveau fil. La conversation ne se ferme jamais. Internet avait rendu la paranoïa productive, et la question plus précieuse que la réponse.


Le 11 septembre 2001 et le point de non-retour

Souvenez-vous de ces écrans du début. La banlieue américaine, l’appartement parisien, Pékin.


Les théories apparues dès le 12 septembre 2001 émergeaient d'un système qui tournait depuis des années, alimenté par les vingt-cinq millions d'auditeurs de Bell, les réseaux horizontaux de Castells, la culture participative de Jenkins, la logique de circulation de Dean qui primait la question ouverte sur la réponse close. Le 11 septembre a offert à ce système son moment de déploiement le plus massif, et le système n’a fait que poursuivre sa logique.

Dans l'ancien environnement médiatique, un contre-récit demandait du temps, une infrastructure, quelqu'un prêt à l'imprimer. Sur le jeune internet, il suffisait d'une connexion et d'une opinion ; et en 2001, les deux étaient circulaient déjà largement dans de nombreuses langues.


Les récits alternatifs qui ont suivi se sont développés en parallèle sur toute cette géographie. Des gens à Jakarta, Lagos, São Paulo et Paris regardaient les mêmes images au même moment et se connectaient pour en parler. Dans certaines communautés marquées par une longue histoire des interventions américaines en Iran, en Irak, au Liban et en Palestine, le 11 septembre a été interprété à travers cette mémoire, générant d’autres questions, circulant dans des réseaux parallèles à l’espace anglophone. Des histoires différentes, des conclusions différentes, la même logique structurelle. 


Couverture de l'édition arabe de L'Effroyable Imposture de 2002, illustrant une circulation mondiale rapide et indépendante d'infrastructure commune
Couverture de l'édition arabe de L'Effroyable Imposture de 2002, illustrant une circulation mondiale rapide et indépendante d'infrastructure commune


En mars 2002, le journaliste français Thierry Meyssan publiait L'Effroyable Imposture, soutenant que le 11 septembre avait été mis en scène par le gouvernement américain. Le livre atteignait la première place des ventes en France et se diffusait rapidement en arabe et en espagnol, circulant dans le monde arabe et en Amérique latine sans presque aucun lien avec ce qui se produisait en anglais. La machine de circulation que décrivait Dean tournait déjà en plusieurs langues avant que la plupart des gens n'aient entendu parler d'un blog.





Le 11 septembre a non seulement généré de nouvelles théories, il a aussi offert aux anciennes l'infrastructure qui leur avait toujours manqué.


Le savoir stigmatisé de Barkun bénéficiait soudain d'une portée mondiale. Le négationnisme du débarquement sur la Lune, qui existait sous forme de brochures depuis les années 1970 et avait migré vers les ondes courtes dans les années 1980 et 1990, a connu une croissance spectaculaire en ligne au début des années 2000. Le même public qui avait trouvé Art Bell dans son désert s'est retrouvé sur les forums et les plateformes vidéo, avec ses convictions intactes.


Les archives sur l'assassinat de JFK ont été republiées, reformatées et reliées aux théories sur le 11 septembre, tissant des connexions entre des décennies de savoirs exclus pour former quelque chose ressemblant à une histoire alternative unifiée. Chaque nouvelle théorie rendait les anciennes plus visibles. Chaque ancienne théorie donnait aux nouvelles une profondeur historique. Internet a redonné vie à ces archives et les a amplifiées rétroactivement.


Les enregistrements de Bell ont commencé à circuler en ligne, trouvant de nouveaux auditeurs qui le découvraient comme un document plutôt que comme un animateur, preuve que cette conversation avait commencé bien avant qu'internet n'arrive pour l'accélérer.


La secte sans murs

Auparavant, quand une croyance s'éloignait trop de la réalité, les gens autour de vous le disaient. Les idées qui ne survivaient pas au contact d'une communauté sceptique finissaient par perdre leur emprise.


Avec internet, n'importe qui pouvait choisir son groupe et trouver, en quelques heures, des milliers de personnes partageant la même théorie, la même lecture d'un événement précis, la même définition du véritable ennemi. Et une fois à l'intérieur de ce groupe, la même pression sociale, autrefois corrective, commençait à les renforcer et faisant du doute intérieur une forme de trahison.


Ce qu'internet a produit, à grande échelle et sans que personne ne l'ait voulu, ce sont des sectes. Pas au sens d'une communauté isolée dans le désert ou d'un leader charismatique exigeant l'obéissance, mais au sens d'une communauté fermée avec son propre langage, sa propre hiérarchie du savoir, sa propre frontière nette entre ceux qui comprennent et ceux qui restent endormis.


La politologue Patricia Thornton a identifié dès les années 2000 ce qu'elle appelait le « cybersectarisme » : des groupes en ligne fonctionnant dans une certaine discrétion, reliés à distance à un réseau plus large de croyants, partageant textes, pratiques et une même vision du monde. Le mouvement Freeman on the Land, répandu internationalement via les forums au début des années 2000, en portait toutes les caractéristiques. Il avait son propre vocabulaire juridique incompréhensible pour les non-initiés, sa propre théorie de l'histoire, ses propres niveaux d'initiation progressifs. Pas d’enclave. Des milliers de fils de discussion, et c'était suffisant.


Ce qui était nouveau, c'était la suppression presque totale de cette organisation traditionnelle. Les sectes avaient toujours besoin d'une structure, d’un leader, d’un espace physique et d’un environnement informationnel contrôlé, qu'il fallait entretenir activement. Internet a automatisé ce dernier point et rendu les deux premiers optionnels. L'environnement informationnel s'est refermé sur lui-même. La communauté s'est auto-sélectionnée. Le renforcement était horizontal, sans fin, de pair-à-pair. Personne n'avait besoin d'être aux commandes pour que la dynamique se mette en place.


Bell avait vingt-cinq millions d'auditeurs, qui allaient se coucher une fois l'émission terminée. Internet, lui, n’avait pas d’horaire de fermeture. Et pour la première fois, on pouvait vivre presque exclusivement au sein d’un groupe qui vous donnait raison, sans jamais se retrouver en face de quelqu'un qui dirait : ça ne tient pas vraiment la route.

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