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Les années 2010, ou la décennie du « tout, tout de suite »

  • Viktoria Khemchyan
  • 17 mai
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 mai

Les années 2010 nous ont fait la promesse que tout deviendrait bientôt accessible. Les films, les séries télé, la musique, les vidéos Youtube, les podcasts, les news : toute la culture serait désormais à portée de main grâce aux écrans que nous transportons dans nos poches.


Ce boom du streaming des années 2010 nous a été présenté comme une véritable libération. Fini l’attente, fini les contraintes horaires, fini les limites. Au premier abord, cela semblait vraiment révolutionnaire.


Netflix est passé de la simple location de DVD à un emblème d’une nouvelle ère. Spotify nous a donné un accès instantané à des millions de chansons. Les créateurs YouTube sont devenus de véritables empires médiatiques. Musical.ly (rebaptisé TikTok en 2018) a poussé cette logique encore plus loin : plus besoin de chercher du contenu, il nous parvient tout simplement et à l’infini grâce aux algorithmes.


Les années 2010 ont ainsi donné naissance à une culture fondée sur l’abondance. Mais cette abondance portait en elle une contradiction que la décennie n’a jamais vraiment résolue. Ce n’était pas seulement une question de quantité. C’était une transformation profonde de la façon dont la culture était vécue, partagée, et mémorisée. Pour la première fois, une génération entière grandissait sans jamais avoir à attendre. Sans jamais manquer d’un film, d'un album, ou d’une série. Et pourtant, quelque chose se perdait dans cet accès permanent. La rareté, autrefois source de frustration, avait aussi une vertu cachée : elle forçait l'engagement. On écoutait un album encore et encore parce qu’on n’en avait pas d’autre. On se souvenait d’une série parce qu’on avait attendu chaque épisode pendant des mois. Les années 2010 ont effacé cette contrainte sans mesurer ce qu’elle apportait.


Un écran de télévision diffusant Netflix dans un épisode des Simpson.
Un écran de télévision diffusant Netflix dans un épisode des Simpson.

Ce qui rendait ce basculement si difficile à percevoir sur le moment, c’est qu’il s’est produit sous les apparences du progrès. Chaque innovation semblait aller dans le bon sens : plus de choix, plus de liberté, et surtout plus de confort. Personne ne se plaignait d’avoir trop accès à la culture. Mais c’est précisément parce que le problème était à sa base source de confort qu’il a fallu autant de temps pour le nommer.


Le sentiment qui a progressivement caractérisé notre rapport aux médias n’était plus l’enthousiasme des débuts, mais l’épuisement. Cette décennie qui promettait un accès illimité a également créé un environnement dans lequel il est devenu impossible d’assimiler pleinement la culture. On passait son temps à regarder, à scroller, à ajouter à nos favoris…et pourtant, il devenait de plus en plus difficile de se souvenir de ce qu’on avait réellement consommé.

Étonnement, l’ère du streaming n’a pas fait disparaître la frustration. Elle l’a simplement transformée. La préoccupation des années 2010 n'était plus « Je ne trouve rien à regarder », mais « Il y a trop de choses à regarder ».


Ce phénomène est devenu si répandu que la « paralysie décisionnelle » s’est transformée en véritable blague culturelle. Des soirées entières étaient perdues à faire défiler les plateformes plutôt qu’à réellement sélectionner quelque chose. Les menus Netflix sont devenus des couloirs sans fin. Les playlists Spotify se multipliaient plus vite que les auditeurs ne pouvaient les écouter. Les fils d’actualité des réseaux sociaux ont fusionné toutes les formes de médias en un flux continu où chaque contenu lutte simultanément pour capter notre attention.


Les années 2010 ont brouillé la frontière entre consommer la culture et simplement la parcourir. La culture du binge-watching en est l’illustration la plus révélatrice. Des saisons entières étaient publiées en ligne d’un seul coup. Et regarder rapidement est même devenu une forme de performance sociale : terminer une série immédiatement permettait de participer aux conversations en ligne avant que les spoilers envahissent internet. Mais ce modèle raccourcissait considérablement la durée de vie culturelle des œuvres. Les séries explosaient intensément pendant quelques jours, voire quelques semaines, puis disparaissaient presque aussitôt.

L'écran « Vous regardez toujours ? » de Netflix.
L'écran « Vous regardez toujours ? » de Netflix.

C’est la grande ironie de la décennie : en supprimant toutes les frictions, les plateformes ont aussi supprimé ce qui donnait de la valeur aux œuvres. L’accès immédiat, paradoxalement, rendait tout moins mémorable.


Les évolutions culturelles qui ont suivi ne prennent sens qu'à la lumière de ce que les années 2010 ont construit, et surtout de ce qu'elles ont détruit.

Le retour des sorties hebdomadaires en est probablement l’exemple le plus évident. Des séries comme House of the Dragon, Euphoria, ou encore The Boys montrent que les spectateurs ne recherchent plus forcément l’immédiat. Ils recherchent du rythme et de l’anticipation. Un épisode par semaine permet aux conversations, aux théories, et aux débats de mûrir, et permet à la série de rester plus longtemps dans la tendance ainsi que dans les esprits. Le retour de l’appointment television (le fait de regarder un contenu programmé à une certaine heure collectivement) révèle quelque chose de plus profond : la culture devient plus significative lorsqu’elle se construit dans le temps.

C’est aussi pour cela que les événements diffusés en direct restent culturellement dominants. Le Met Gala, l’Eurovision, le Super Bowl, les cérémonies de récompenses, ou encore les grandes premières continuent de générer une attention massive précisément parce qu’ils résistent à la logique asynchrone du streaming. Ils créent une temporalité commune. Dans un environnement médiatique fragmenté par les algorithmes et les feeds personnalisés, le simple fait de partager le même instant devient précieux.


Ce besoin de présence ne se limite pas aux grands événements collectifs. Il s’invite aussi dans les gestes les plus quotidiens. Le regain d’intérêt pour le vinyle et les médias physiques illustre la même logique. Les ventes de vinyles atteignent aujourd’hui des niveaux que l’industrie musicale n’avait plus connus depuis des décennies, alors même que le streaming rend la musique plus accessible que jamais. Sur le papier, ce retour semble absurde : le vinyle est coûteux, fragile et peu pratique.


Mais la praticité n’est plus le sujet.


Un disque vinyle sur une platine.
Un disque vinyle sur une platine.

Les objets physiques ralentissent la consommation. Ils transforment l’écoute en expérience plutôt qu’en simple bruit de fond. Posséder un album implique une forme d’engagement. Le retour des CD, des appareils photo argentiques ou même des magazines imprimés reflète une fatigue plus large face à l’abondance numérique dématérialisée.


D’une certaine manière, le public commence à romantiser la limitation. Ce qui compte désormais n’est plus nécessairement la quantité mais l’intimité. C’est pourquoi beaucoup de créateurs de contenu ralentissent volontairement leur rythme de publication, ou se tournent vers des formats plus restreints mais plus fidèles : newsletters, podcasts, Patreon, Substack.


Les audiences aussi recherchent davantage la curation que l’excès. Face à l’infinité des contenus disponibles, elles préfèrent des personnes capables de filtrer cette masse d’informations : critiques culturels, créateurs de niche, essayistes vidéos, podcasteurs ou simples utilisateurs capables de construire une esthétique cohérente.Au cœur d’une infinité d’opinions, les gens cherchent une voix en laquelle ils ont confiance. C’est ainsi que dans un environnement saturé de contenu, le goût lui-même devient précieux.

Pendant dix ans, nous avons optimisé l’accès. Nous avons supprimé les frictions, éliminé les contraintes et les délais. Ce que nous avons découvert, un peu tard, c’est que ces frictions avaient une fonction. L’attente donnait de la valeur tandis que le choix limité forçait l’engagement.


Dans une culture saturée, choisir moins est devenu un acte délibéré. Pas une privation, mais une forme d’exigence envers soi-même et envers ce qu’on consomme. Savoir s’arrêter, filtrer, et accorder toute son attention à ce qui en vaut vraiment la peine est devenu rare. Mais c’est cela, désormais, le vrai luxe.

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