Nous, performeurs du quotidien
- Imène Berkane
- 8 déc. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 mai
Avoir plus de cinq cents relations sur LinkedIn, documenter ses journées productives, afficher une routine sportive parfaitement tenue ou publier le fameux bilan de fin d’année sont devenus des gestes familiers. Ils permettent de montrer que l’on s’inscrit dans un paysage social où la visibilité compte autant que l’action elle-même. À l’approche du bilan, cette logique rend plus difficile la distinction entre ce que nous avons réellement vécu et ce que nous avons accompli pour être perçus comme conformes.
Le geste de rétrospection change alors de nature. Il ne s’agit plus seulement de revenir sur nos expériences ou sur nos choix personnels. Il faut aussi interroger ce que nous avons décidé d’exposer, la manière dont nous avons façonné notre présence numérique et les rôles que nous avons joués répétitivement dans nos interactions quotidiennes.
C’est dans cette perspective qu’il devient indispensable de clarifier trois notions souvent confondues. Le performatif, la performativité et la performance ne renvoient pas à la même logique. Les distinguer permet de comprendre comment nos actions se construisent sous le regard des autres et pourquoi elles s’inscrivent dans des codes qui dépassent nos seules intentions.
Le philosophe britannique John Langshaw Austin introduit d’abord la notion de performatif dans How to Do Things with Words. Il y montre qu’une action n’existe qu’à travers la reconnaissance d’un public. Son idée sera prolongée par l’américain John Searle qui insiste sur l’importance du contexte partagé, qui signifie que le sens ou le but d’un geste ne dépend jamais uniquement de l’intention individuelle.
Pierre Bourdieu montre que cette influence est d’autant plus forte qu’elle est internalisée. Il apporte donc une idée décisive. Nos actions dites naturelles sont souvent des habitus : un de ses concepts clés qui signifie l’ensemble de dispositions incorporées qui orientent nos manières de faire sans que nous en ayons toujours conscience. L’habitus donne une impression de spontanéité alors qu’il rejoue des schémas sociaux préexistants.
Dans les années soixante-dix, le philosophe franco-algérien Jacques Derrida introduit un tournant essentiel. Il explique qu’une action ne réussit que si elle répète une forme antérieure. Ceci dit, nous n’agissons jamais depuis zéro. Nous imitions des gestes. Nous incarnons des manières d’être. Nous empruntons des scripts qui existaient avant nous. Derrida montre ainsi qu’une action n’est jamais purement spontanée. Elle tire sa force de sa reconnaissance sociale. Ce que nous faisons est toujours inscrit dans des codes préalables.
Judith Butler vient transformer cette intuition en véritable théorie sociale. Elle propose alors un cadre pour comprendre pourquoi nous agissons si souvent pour les autres en développant le concept de performativité. Selon elle, les identités se construisent par répétition. Être un certain type de personne revient à refaire les mêmes gestes jusqu’à ce qu’ils deviennent naturels, alors qu’ils sont en réalité imités.
« Nous performons parce que c’est ainsi que nous devenons identifiables »
Les travaux du philosophe français Michel Foucault, en particulier dans Surveiller et punir, complètent le tableau. Foucault montre que les sociétés modernes fonctionnent sur une logique d’auto-surveillance. Chacun peut être observé, mais surtout, chacun anticipe ce regard. Nous sommes vus, et nous nous voyons nous-mêmes en train d’être vus. Cette présence diffuse du regard transforme nos comportements. Elle installe une vigilance permanente qui influence même les gestes les plus ordinaires.
Pris ensemble, ces auteurs éclairent les trois termes que nous utilisons ici.
Le performatif renvoie à l’action reconnue par un groupe.
La performativité renvoie à la répétition des gestes qui forment nos identités.
La performance désigne la manière dont nous nous présentons aux autres.
Leur point d’intersection est toujours le même. Vivre en société revient à agir dans un espace où le regard d’autrui, étant attendu, anticipé ou imaginé, organise nos comportements. Nos actions sont donc façonnées par des attentes partagées et ne prennent sens que dans un cadre collectif ; Elles ne suffisent pas à rendre compte des évolutions récentes liées à la numérisation de la vie sociale.
Performativité à l’ère numérique
À ce stade, il devient nécessaire de voir comment ces dynamiques théoriques se manifestent dans nos vies quotidiennes. Nos choix d’études, notre manière d’être de « bons étudiants », de « bons amis » ou de « bons citoyens », ainsi que notre volonté de nous insérer dans des communautés comme une école, une entreprise ou une plateforme numérique montrent à quel point nos comportements sont façonnés par l’idée de correspondre à une image attendue. La plupart de nos actions ne sont jamais isolées et s’inscrivent dans un réseau d’attentes collectives qui donnent forme à ce que nous faisons.
L’ère numérique amplifie considérablement cette logique. Nos comportements ne se limitent plus à un espace restreint d’interactions. Ils deviennent visibles en permanence, potentiellement reproductibles ou réinterprétés par un public multiple. Le geste qui était discret trouve désormais un prolongement dans l’image qu’il laisse derrière lui. Les réseaux sociaux fonctionnent alors comme des scènes élargies où chacun devient à la fois acteur de sa vie et spectateur de ses propres performances.
Dans cette société où nous mettons en avant notre professionnalisme, nous cherchons à prouver notre capacité à créer des liens et nous affichons des signes de réussite. Même les gestes qui semblent spontanés portent les traces d’un script collectif. Qu’il s’agisse de montrer ses lectures ou son assiduité à la bibliothèque, chaque geste devient un signe permettant de se situer dans une norme partagée.
Même l’absence de mise en scène peut devenir un style reconnaissable. Les codes de l’authenticité et de la simplicité se propagent de plus en plus et forment de nouvelles attentes. L’illusion d’un geste non travaillé se transforme alors en une performance qui répond à un modèle partagé quelque part dans le monde.
Realizing I Have Free Will
Les trends qui circulent représentent un terrain d’observation intéressant pour comprendre ces comportements. Comme elles reposent toutes sur une logique de répétition et d’imitation, la trend Realizing I Have Free Will en constitue une démonstration particulièrement éclairante.
On y voit des personnes rompre volontairement un geste ordinaire. Elles croquent un sandwich au milieu plutôt qu’aux extrémités. Elles marchent en zigzag dans un espace public. Elles déjouent une routine et provoquent une réaction surprise. Alors que ces gestes décalés ne sont pas importants en eux-mêmes, leur intérêt tient malgré ça au fait qu’ils rompent avec une habitude invisible.
D’un point de vue sémiologique, on voit que ces vidéos fonctionnent parce qu’elles jouent sur une rupture de codes. En rompant des codes, elles révèlent les codes eux-mêmes. Le geste inhabituel attire l’attention car il expose une structure que nous suivions sans y penser. L’ironie est que l’acte libérateur devient rapidement un format. La rupture, à force d’être imitée, devient une nouvelle forme de performativité. Tout comme refuser un script finit par devenir un script. La liberté se transforme en esthétique. Et ce qui était censé être une sortie du cadre devient un nouveau cadre : reconnaissable et surtout reproductible.
Contradiction
Face à ces phénomènes, on peut trouver tentant de croire qu’il suffirait de s’affranchir de tous les codes pour retrouver une liberté totale. Pourtant, la performativité n’est pas seulement une contrainte car, après tout, elle organise la vie sociale et rend possible la compréhension mutuelle. La question ne devient donc plus celle d’une évasion absolue, mais celle d’une identification. Quels scripts nous définissent réellement, et lesquels nous ont guidés sans que nous nous en rendions compte.
Regarder l’année passée à travers cette grille de lecture, c’est accepter une forme de dédoublement. Il y a nos gestes vécus. Nos gestes présentés. Et nos gestes reproduits. Ces trois dimensions ne se superposent jamais parfaitement mais elles composent ensemble la réalité de notre présence sociale. L’enjeu n’est pas de déterminer laquelle serait la plus authentique, mais de comprendre comment elles orientent notre manière de nous percevoir.
Cette réflexion met en lumière une tension qui peut servir de fil conducteur pour l’ensemble du numéro. L’objectif n’est pas d’encourager une rupture avec tous les codes, ni de valoriser une autonomie absolue, mais d’offrir un regard plus conscient sur nos pratiques. La rétrospection peut ainsi devenir une occasion de repérer les scripts que l’on souhaite poursuivre et ceux que l’on peut choisir de laisser derrière nous.

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