top of page

Entretiens 2025 de Communication publique

  • Imène Berkane
  • 5 déc. 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 déc. 2025


« La seule chose qui permet au mal de triompher est l’inaction des hommes de bien »

Edmund Burke.


Cet article commence dès lors avec la solution. Parce qu’attendre revient déjà à perdre du terrain.


La désinformation ne se contente plus d’exister à la marge. Elle s’est installée au cœur de notre espace public et impose à chacun une vigilance qui dépasse le cadre habituel de la communication.


La salle des séances du Sénat
La salle des séances du Sénat

 

Il y a des lieux où l’on s’arrête pour mieux entendre ce qui se joue en nous. Le Palais du Luxembourg, ce matin-là, était un point de convergence où l’on venait examiner un fait simple et pourtant décisif. La démocratie ne se défend plus seulement dans ses institutions, elle se défend désormais dans l’espace informationnel qui la relie au public.


Nous étions réunis pour parler de désinformation : un mot que l’on prononce mécaniquement, sans toujours mesurer sa portée. Une fois replacé dans un cadre institutionnel, il devient le nom d’un phénomène qui transforme silencieusement la manière dont une société se comprend elle-même. La qualité de l’information n’est plus seulement un enjeu professionnel. Elle devient une condition nécessaire à la stabilité collective.


Dans un contexte où l’émotion circule plus vite que la raison, où un récit viral peut renverser en quelques heures ce qui demandait des années à s’établir, la communication publique se retrouve dans une position nouvelle. Elle devient une forme de diplomatie intérieure, un travail de préservation des conditions du débat.


L’époque de la désinformation : un contexte géopolitique et technologique explosif

La journée a rappelé un premier point essentiel. Nous avons basculé dans une société sous pression informationnelle. L’attention est dispersée, les formats se sont accélérés et les messages se succèdent à une cadence qui ne laisse plus le temps de consolider un jugement.


Nos émotions s’imposent comme premier filtre de réception amplifiant ainsi la capacité d’un contenu à circuler. Par ailleurs, la langue elle-même se transforme. Elle se contracte. Elle devient plus rapide, plus visuelle, plus propice à la simplification. Ce changement n’est pas anodin. Il modifie les formes mêmes du raisonnement.


En outre, la désinformation ne doit plus être envisagée comme une série d’initiatives isolées. Pour Olivia Pénichou, du ministère des Armées, elle constitue une véritable arme géopolitique. Comme elle l’a rappelé avec précision : les ingérences étrangères, les cyberattaques, les manipulations d’opinion ne visent pas uniquement des systèmes numériques. Elles visent surtout le récit commun, et par conséquent, la confiance dans les institutions et l’idée de cohésion nationale.


Le numérique, dans cette continuité, amplifie cette vulnérabilité. Sur certaines plateformes, une information sur deux portant sur l’actualité serait fausse. Non par intention délibérée de la part des utilisateurs mais parce que l’architecture même des systèmes favorise justement la circulation du choc plutôt que celle du vrai.


Par ailleurs, l’écosystème médiatique s’est fragmenté. Benoît Loutrel a proposé une lecture nette de cette transformation. Nous vivons sous trois sources d’information qui ne fonctionnent pas selon les mêmes logiques. Les médias éditorialisés, les médias algorithmiques et les citoyens eux-mêmes produisent ou transmettent des récits sans que leurs cadres de légitimité se convergent.Cette situation crée un désordre informationnel inédit.


Un exemple l’illustre. Lorsque l’expression « Terre plate » a commencé à apparaître dans les recherches en ligne, l’absence de sources fiables a permis aux récits complotistes d’occuper l’espace. Le vide informationnel a produit du faux. Et il s'agit d'un défaut structurel.


Cette dynamique du faux ne concerne plus seulement les mots. Elle s’étend désormais aux images, notamment avec la diffusion croissante de contenus générés ou traités par l’intelligence artificielle. Souvent présentées sous l’angle de la créativité, ces productions se revendiquent d’une démarche artistique, cherchant à stimuler l’imaginaire ou à explorer de nouveaux formats visuels. Elles prétendent renouveler les codes de la création en s’affranchissant des contraintes matérielles du réel.


Cependant, cette prétention créative masque une limite fondamentale. L’image générée par l’IA ne résulte ni d’une expérience du monde, ni d’un geste artistique incarné. Elle s’appuie sur des recompositions automatiques, souvent décontextualisées, qui imitent l’apparence d’une œuvre sans être le résultat d’une expérience humaine ou d’un geste créatif réel. Ce processus produit des images parfois séduisantes mais profondément artificielles, dont la cohérence repose sur des associations calculées plutôt que sur une véritable démarche artistique.


Le problème devient particulièrement sensible lorsque ces images circulent sans signalement. Elles stimulent certes l’imagination, mais elles faussent la perception du réel en brouillant la frontière entre représentation artistique et documentation. Plusieurs études montrent qu’une majorité d’entre elles ne sont pas identifiées comme artificielles lorsqu’elles apparaissent sur les réseaux. Cette ambiguïté crée dès lors un risque à long terme : une image entièrement générée peut, avec le temps, être utilisée comme une référence ou même une « preuve », alors qu’elle n’a aucune existence factuelle.


Comprendre la désinformation implique donc d’intégrer cette dérive visuelle. La question n’est plus seulement de vérifier un contenu, mais de préserver la capacité collective à reconnaître ce qui relève d’une création et ce qui témoigne d’une réalité. Anticiper ces effets devient indispensable pour garantir un espace informationnel fiable et éviter que l’artifice ne se substitue progressivement au réel.


Qui est vulnérable ? Une cartographie des fragilités sociales

Richard Robert a déconstruit une idée très répandue. Il n’existe pas un groupe unique de personnes vulnérables. La fragilité est une configuration, non une catégorie.Elle apparaît lorsque la « surconfiance » remplace la prudence.Elle se développe lorsque l’isolement crée un terrain favorable à l’adhésion rapide.Elle s’accroît quand la colère cherche une explication immédiate.


Il serait donc réducteur d’attribuer la crédulité et la naïveté à un manque d’éducation ou d’esprit critique. La vulnérabilité naît d’un contexte social et psychologique. Et la désinformation l’exploite comme une opportunité.


Par ailleurs, certains professionnels deviennent des cibles privilégiées, notamment les journalistes, les chercheurs ou les élus locaux qui sont exposés à des campagnes coordonnées qui visent justement à les discréditer. Leur vulnérabilité n’est pas cognitive mais est plutôt positionnelle. Plus leur parole compte, plus elle attire les attaques.


Une fracture générationnelle se superpose à ces dynamiques.

Les jeunes, habitués aux codes numériques, repèrent plus aisément certaines manipulations. Les plus âgés, en revanche, peuvent confondre visibilité et fiabilité, ou interpréter l’architecture des plateformes à travers des schémas traditionnels. Les règles implicites ne sont pas les mêmes d’un environnement à l’autre. Par exemple, TikTok n’est pas YouTube et YouTube n’est pas un média classique.

Néanmoins, la conclusion demeure claire. La vulnérabilité face à la désinformation n’est pas un défaut individuel mais s’impose surtout comme un phénomène de masse.



Les ateliers du Sénat : comprendre les mécanismes de la désinformation

L’atelier consacré à la résistance aux fake news animé par le journaliste Thomas Huchon, a rappelé une vérité centrale. La désinformation n’avance pas par la force de ses contenus mais par la rapidité avec laquelle elle occupe l’esprit. Une demi-information, un récit émotionnel, une impression de vérité suffisent à créer une adhésion provisoire qui se transforme ensuite en certitude.


Le cerveau partage avant de douter.

Le quiz proposé par Cision et co-réalisé avec Thomas Huchon en offrait une démonstration d’une exactitude déconcertante.  Composé de vingt questions, il demandait d'identifier des contenus fiables parmi des récits fabriqués et d'examiner les indices qui construisent une apparence de crédibilité. Cela peut sembler élémentaire, pourtant, ce quiz révélait ce que l’on observe rarement avec une telle netteté. On croit reconnaître le vrai puis l’on réalise que notre intuition s’appuie moins sur la vérification des faits que sur la cohérence apparente d’un récit.

C’est justement cette intuition trompeuse, qui précède l’effort de vérification, qui vient confirmer précisément ce que l’atelier mettait en lumière.

Le test est accessible en ligne et chacun peut le tenter pour mesurer la facilité avec laquelle un contenu trompeur peut s’imposer. Voici le lien pour y accéder : 



L’atelier consacré aux ingérences numériques, conduit par Marc-Antoine Brillant travaillant pour Viginum, a prolongé ce constat. Les campagnes étrangères n’ont pas besoin de convaincre. Elles cherchent à disperser. Leur objectif n’est pas de produire un récit dominant, mais de fracturer les perceptions. C’est la cohésion qui devient la cible.


En outre, l’intervention de Julien Pain a introduit une dimension essentielle. Le travail journalistique souffre d’une méconnaissance structurelle. Beaucoup ignorent les étapes, les méthodes, les vérifications qui précèdent la publication d’un fait. Rendre ces processus visibles serait une manière de restaurer une confiance qui s’érode depuis plusieurs années.


Enfin, l’atelier consacré aux inégalités face à la désinformation a mis en évidence un point plus conceptuel. Nous ne voyons pas les informations telles qu’elles sont. Nous les interprétons à travers un cadre mental, un récit préexistant. La désinformation s’insère précisément dans ces zones où le préjugé ou les attentes préconçues viennent remplacer l'analyse.


Les tables rondes : Penser une stratégie de résistance

Un constat traversait l’ensemble des interventions. L’émotion avance plus vite que la raison. La peur, la colère ou le sentiment d’injustice deviennent des leviers puissants pour les récits trompeurs. Résister suppose d’abord de ralentir la circulation impulsive de l’information.


Ainsi, cette observation ouvre la voie à des solutions concrètes.

En premier lieu, la création d’alliances apparaît indispensable. Les signaleurs de confiance, les médias, les institutions, les plateformes doivent coopérer. La désinformation se déploie sur un terrain collectif. La réponse se doit alors d’être collective.


En outre, l’éducation aux médias doit s’étendre à tous les âges. Les jeunes ne sont pas les seuls concernés. Les adultes disposent parfois de moins de repères face aux dynamiques numériques. Développer une posture critique implique d’apprendre à sourcer, croiser, vérifier l’information, et différencier ce que l’on ressent de ce que l’on sait.


Par ailleurs, la régulation algorithmique constitue un enjeu majeur. L’Arcom n’a pas vocation à orienter l’information, mais à garantir un cadre où la transparence devient possible. Identifier les dynamiques qui amplifient le faux permet de rétablir une forme de confiance collective.


Enfin, un concept plus ambitieux a été évoqué: l'anti fragilité. Il s’agit de l’idée selon laquelle chaque attaque informationnelle peut renforcer une démocratie si elle sert à améliorer ses outils, ses réflexes, ses alliances. Une société antifragile ne craint pas les chocs. Elle s’en sert pour se fortifier.



Reprendre le pouvoir : la vigilance comme compétence citoyenne

Il ne s’agit plus seulement de vérifier les faits. Il s’agit de reprendre la maîtrise de notre rapport à l’information. Et cela commence par des gestes simples qui recomposent progressivement un espace commun: par exemple, choisir un média de référence, diversifier ses lectures, ralentir avant de partager ; et surtout apprendre à reconnaître ce qui, dans une information, cherche à influencer nos émotions.


Ce travail paraît modeste, mais il demeure essentiel. Il nous redonne une capacité d’action. Il restaure une forme de souveraineté individuelle dans un environnement où tout semble conçu pour accélérer les réflexes.


Dans cette logique, comprendre la désinformation ne consiste pas à devenir méfiant.

Il s’agit de devenir lucide.

La lucidité crée de la distance. Elle permet de voir ce que le récit cherche à produire. Elle évite que l’adhésion immédiate ne remplace l’examen attentif.



Voir en relief

Agnès Buzyn a clos la journée en rappelant que la vérité n’est pas un état, mais un mouvement. Elle doit être entretenue, protégée, questionnée.

La bataille de l’information est collective. Elle se joue dans les écoles, dans les médias, dans les plateformes et dans nos propres gestes numériques quotidiens.

Résister à la désinformation ne signifie pas s’enfermer dans le doute, mais construire les conditions nécessaires à une confiance éclairée. Et cette confiance commence par la volonté de voir en relief ce qui, chaque jour, tente de nous apparaître comme une évidence.

 

Commentaires


bottom of page